Lettre d’outre ville

 

Juillet 2013



Ranimer la flamme (postale)



En cette fin juillet, propice à une intense circulation de nos chères et increvables cartes de vacances, arrive sur les écrans de cinéma une version restaurée du Jour de Fête de Jacques Tati, grand monument burlesque à la gloire buissonnière du facteur d’après-guerre. En l’espèce un nommé François, un instant saisi par de funestes velléités de modernisme, dont l’application à l’organisation de sa tournée générera quelques dysfonctionnements comiques — pour parler clair, un gros bazar.

Cette ressortie est aussi l’occasion de constater que, 64 ans plus tard, nos échanges cartophiles subissent encore une relative maltraitance, due non pas aux fantaisies d’un préposé pittoresque, mais à l’efficace brutalité d’une machine. C’est que, madame, de nos jours l’oblitération n’a plus de délicatesse. Elle s’étale, et déborde sur vos pleins et déliés. Dans le temps tout proche, madame, on recevait une carte postale avec trois lignes et un bon gros cachet circulaire sur le timbre, indiquant date et lieu d’expédition. Et là, on pouvait savoir où votre pote Nono avait garé sa tente, dans quel havre exotique la collègue préférée passait ses siestes, quels bucoliques patelins vos amis de trente ans avaient élus comme cadres de leurs tranches de farniente. Las ! Ce détail documentaire n’est plus. Le courrier nous parvient maintenant sans mention de lieu d’expédition, ce qui n’ôte rien à l’aimable attention de nos correspondants, mais diminue un peu le plaisir du destinataire : recevoir une carte postale, c’est se dépayser par la vision d’un site ou d’un élément patrimonial, et aussi en imaginant  à quoi peut ressembler la localité dont le nom est tamponné sur le timbre.

Pire : non contente de nous amputer de ce mini rêve à bon prix, la machine trieuse n’aura pas plus d‘égards pour nous lorsque nous aurons accédé au statut de vacancier. Elle massacrera notre laborieuse prose de vacances en étalant très impoliment ses inscriptions sur la partie réservée à la correspondance. Passe encore si ces débordements oblitérateurs prenaient la forme inoffensive d’une flamme esthétique ou touristique style « Trifouillis, ses lardons, ses grillons ». Mais rien de tel : ils s’épanchent en caractères imbéciles, qui se superposent sans discernement à notre écriture pour former une sorte de borborygme indéchiffrable.

Quelle absence de considération pour les auteurs de l’été. Pour ceux qui n’écrivent qu’une fois dans l’année, comme pour les graphomanes compulsifs. Lorsque tout le monde sera rentré et renfrogné, allez donc faire la tournée de vos relations pour leur demander quel adjectif ils avaient utilisé pour qualifier une jubilation estivale maintenant éteinte. Tout cela manque vraiment de cachet, souffle François le facteur.



R.V.

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Octobre 2013


Semaine du goût

Elégances



Le 8 octobre, le département de la Loire recevait la visite du Président de la République. Visites d’ateliers innovantes, table ronde sur l’emploi et la formation, rencontres avec des chefs d’entreprises, avec en contrepoint des manifestations d’opposants ou de mécontents. Qu’en reste-t-il, au-delà du salubre exercice de la critique démocratique, et de la figure convenue des « comités d’accueil » revendicatifs de plus ou moins bonne foi — on peut ici s’interroger sur l’étonnante attitude d’élus pourtant républicains de la région roannaise, venus se ranger parmi les manifestants pour une question locale d’intercommunalité — ? Qu’en reste-t-il ? Une histoire de chiffons.


Histoire vécue, et question posée le dimanche suivant à des Roannais, par une Ligérienne méridionale :   «  Y a pas eu un homme politique, là, à Roanne, qu’a pensé qu’à se faire remarquer ? ». Propos instructifs et cruels pour l’état du débat politique, et celui de l’information. Du mardi au week-end passent les reportages et les articles « de fond »,  puis surnage l’anecdote. Entre temps, le travail de la presse a laissé place au spectacle médiatique.

Car, on l’aura compris tant il était difficile d’y échapper, puisque cette interrogation cruciale a été largement répercutée par le quotidien régional, la question faisait allusion à la très grande visibilité de la maire de Roanne sur les images de la visite présidentielle. Visibilité brocardée par une émission de divertissement de Canal Plus : de couleurs rutilantes parée, Laure Déroche ne passait certes pas inaperçue parmi ses collègues ayant opté pour des tons plus neutres. Aurait-elle dû pour autant s’habiller en nonne ? Enfiler un imper mastic pour faire sa modeste ? Se tenir à distance du Président et hors du champ des caméras ? Sans doute, on a bien du mal à l’exempter de toute tentation de cabotinage et de surexposition. Mais on peut difficilement reprocher au premier magistrat d’une commune recevant un Président de faire son devoir d’hôte en le suivant de près dans ses déplacements.


Ainsi épinglée, pour filer la métaphore couturière, la maire de Roanne a d’ailleurs réagi avec un détachement amusé à la prétendue polémique. Ses détracteurs, c’est le jeu,  en ont rajouté une couche. Le précédent maire de la ville, le député UMP Yves Nicolin, a ainsi estimé (Le Progrès du 12 octobre) que ce choix vestimentaire volait la vedette au président — rien que ça —. Admettons.

Là où l’on suit moins son raisonnement, c’est lorsqu’il estime, en arbitre des élégances, que dans cette situation et eu égard à la taille moyenne de François Hollande « on ne met pas des talons de 10 cm ». Que faut-il comprendre ? Que la hiérarchie des fonctions devrait avoir une traduction morphologique ? Qu’il existerait  un standard de l’élu local  en termes de stature — physique, s’entend — calculée à l’aune de celle du PR ? Qu’au-delà, il convient de raboter les centimètres surnuméraires pour ne pas contraindre le chef de l’Etat à lever les yeux ? Facile avec un Chirac ou un Giscard (dont leurs adversaires ont dit qu’ils étaient « hauts » plus que grands), opération délicate avec feu Mitterrand et son mètre soixante-douze, et mission quasi impossible avec le gabarit sarkozien… L’ancien président a bien dû s’accommoder d’interlocuteurs souvent plus grands que lui, sans que la fonction en soit dévalorisée, en tous cas pas par cette différence physiologique.

Alors, qu’a voulu dire le député avec son histoire de talons ? Que les femmes élues devraient s’en tenir à la sandale de franciscain lorsqu’elles sont en public ? On sent poindre, sous cette leçon de courtoisie républicaine, comme une pointe de moralisme, une certaine idée de la bienséance, soucieuse des tenues féminines. Et on guettera avec intérêt les prochains conseils ès dress code du député à l’occasion des futures visites ministérielles. Robe de bure pour tout le monde ?


R.V.

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